Une famille pauvre. Une maman, handicapée physique, remariée à un homme qui ne l'aime pas. Un fils à la guerre, en Algérie. Un autre fils : immature. C'est ce dernier qui s'exprime ici. Il a dix sept ans, il souffre, il le dit à sa manière : simplement, sans fioriture, avec son cœur et aussi ses limites. Un récit qu'il faut, certes, resituer dans le contexte d'une époque ; mais aussi un récit qui interpelle notre monde d'aujourd'hui sur le suicide des jeunes, seconde cause, en France, de leur mortalité. Texte aéré, facile à lire. Et par tous.
Un silence. J’ai horreur des silences quand je suis à jeun. J’ai envie de foutre le camp n’importe où. La plupart de mes copains, eux, meublent leurs silences, tous les silences; et c’est ce que je n’ai jamais pu comprendre : moi, je ne trouve rien à dire, pas même une banalité. Mais ce silence-là, alors, je le savourais. Parce qu’il était à moi. Et je l’ai fait durer aussi longtemps que j’ai pu. J’ai vu Solange gratter le sol du bout des pieds, et se troubler un peu. Elle avait des chaussures à talons hauts, des bas de soie noire. De belles jambes aussi ; en temps ordinaire, trop belles pour moi... Pensez donc, un Dindin peut-il faire un bon amoureux ? Certes, je sais quand même embrasser les filles sur la bouche. Je l’ai déjà pratiqué avec la voisine, un peu plus jeune que moi, derrière l’église ; sans passion il est vrai, car durant cet exercice je ne me sentais nullement à l’aise. Avec Solange j’essaierai de tenir le coup. Comme, en plus, je l’aime, cela devrait beaucoup mieux se passer. Oui, elle est vraiment belle, ma Solange. Teint mat, cheveux tirés en arrière.
- Solange !
J’ai crié son nom malgré moi. Elle m’a alors regardé avec ses beaux yeux verts.
- Boris !
Mon cœur battait violemment. Elle a rallumé son poste de radio et tout s’est mis à chanter dehors. J’ai osé lui dire : « tu viens ? » Mais elle m’a dit qu’elle n’était autorisée à s’éloigner qu’avec sa copine. Alors j’ai réfléchi : la copine avec le grand Robert et elle avec moi. Ensuite, il m’a fallu la convaincre et cela a pris pas mal de temps. Peu importe ! Tous quatre sommes partis à travers champs.
***
Quand je me suis couché, ce soir-là, j’étais tout bizarre, comme si je venais de prendre un bain glacé. Il ne fait certes pas chaud dans ma chambre, mais j’y suis habitué. Je remonte le drap jusqu’au cou, je me mets en boule comme un fœtus. L’hiver, s’il gèle, ma mère m’apporte une bouillotte ou une brique chaude. J’y colle mes pieds et je suis aux anges. Enfin, pas tout à fait quand même, puisque Freddy n’est plus là, qu’il fait la guerre. On ne peut pas être heureux sans son frère. Il fait la guerre. Au début c’était pour rire, maintenant c’est pour tuer. Je sais ce que cela veut dire : « tuer ! » On arrive sur un terrain plein d’embûches, avec des palmiers, du soleil, et la mer qu’on voit au loin. Puis, tout à coup, une rafale. Qui tue. Pour toujours. Et je hurle comme cela, la nuit :
- Freddy !