Denis Nerincx
La prophétie du regret
Romans / Nouvelles
Denis Nerincx nous propose une nouvelle oeuvre totalement originale. Il s'agit cette fois-ci de s'enfoncer dans les méandres étranges et labyrinthique où souffrance n'est pas peine et la peine est de ne plus souffrir.
Laissez vous emporter par la lecture mais attention au point de non retour.
Extrait
Camille a dormi comme un petit loir en cure de sommeil. Le soleil est déjà levé et il est temps d’arpenter la salle de bain, mettre le café en route, allumer le toaster. Lucifer dort toujours et, Camille le sait, hors de question de le réveiller, cela le mettrait de mauvaise humeur pour la journée.
Toute réflexion faite, c’est bien elle qui habite chez Lucifer et non l’inverse. Elle se sent parfois soumise à son tyran de félin, parfois maîtresse, quoique ce côté-là devienne de plus en plus rare à son goût.
Le chat, réveillé a pris position sur la petite table à déjeuner de la cuisine et s’apprête à attraper, au vol, un toast éjecté du grille pain. Camille prévoit le coup et fronce les sourcils. Lucifer, qui n'est pas encore trop réveillé n’insiste pas et descend de la table, toujours d'un air dédaigneux. Un miaulement spécialement allongé signifie à Camille que l’assiette de Monseigneur est vide.
Camille choisit une autre sorte de poisson, découpe le pâté en tous petits morceaux, sous peine de voir son offrande rejetée par le matou puis lui sert son petit déjeuner. C’est l’heure du départ, s’assurer que rien ne traîne qui pourrait tomber suite à un mouvement du félin, fenêtres fermées, du lait frais pour le chat, des croquettes fraîches pour la journée, mettre de la musique classique en sourdine question de calmer les ardeurs de Lucifer. La musique calme les mœurs, dit-on.
Lucifer apprécie Mozart et n’a pas encore trouvé comment il pourrait arriver à augmenter le volume. Heureusement, pense Camille en enfilant son manteau et quittant prestement son appartement.
Arrivée au bureau, elle évoque brièvement avec Aline sa première conversation avec un bel hidalgo.
– Ah ! Voilà que la patronne s’émancipe. Et quel est son pseudo ? s’enquit Aline.
– Abal. Il dit qu’il est le « prophète du regret ».
Aline ne peut s’empêcher de rire à gorge déployée. Elle explique à Camille, médusée, que ABAL est l’abréviation de « Advanced Basic Application Language », autrement dit, c’est un langage de programmation proche du basic dans sa formulation, bien que nettement plus puissant dans sa résolution. Il est développé par une société appelée « Prologue » si mes souvenirs sont exacts.
– Donc, à première vue, ton contact est probablement un programmeur informaticien et n’a rien à voir avec un quelconque prophète.
– Oui, tu as raison, il est chef de projet informatique dans une multinationale, m’a-t-il confié.
– Et bien, tu vois ? Ca confirme que c’est un petit rigolo ton prophète.
A ce moment, une jeune stagiaire entre dans le bureau et surprend la conversation sur Abal, le prophète.
– Vous n’y êtes pas du tout, c’est le prophète dans Halo 2, un jeu sur console.
Aline et Camille l’écoutent parler des deux jeux de Halo, en vogue chez les ados pour le moment :
– Halo est une planète qui prend la forme d'un anneau gigantesque mais c'est également une arme sensée détruire une race nommée « les Floods ». A bord du vaisseau le « Pillard of Autumn » se trouve le Master-chief qui fait partie des Spartans, sorte d'humains génétiquement modifiés. Le « Pillard of Autumn » est soudain attaqué par les « covenant », les habitants de Halo. Le « Pillard of Autumn » se pose sur Halo. Le Master-chief découvre alors que Halo est plus qu'une planète et en réalité une arme qui s'active grâce à un objet nommé « l'index ». Le Master-chief décide donc de détruire Halo en faisant exploser le « Pillard of Autumn » ce qu'il fait.
L'Arbiter était l'ancien poste de commandement de Halo lorsque le master-chief le détruisit, il fut condamné par les prophètes, sorte de dieux des covenants, à devenir Arbiteur, un puissant guerrier mais qui ne survit jamais à toutes ses missions. Pendant ce temps, le Master-chief est rentré sur Terre lorsqu'elle est soudain attaquée par Abal, le prophète du regret, un des 3 prophètes covenant. L'assaut est repoussé et le Master-chief et plusieurs marines poursuivent le prophète sur une autre planète Halo et le tue
– Dis donc, reprend Camille, cela me semble bien compliqué.
– Mais non, ajoute la stagiaire, c’est un truc de jeunes. Faut pas vous en faire.
Camille investit son antre poussiéreux où s’entassent les mêmes livres que ceux de la veille. Elle commence son travail de répertoire tout en ayant, de temps à autre, une pensée furtive pour Abal, cet homme étrange au demeurant. Elle lui parlera ce soir. Et lui demandera s’il veut bien lui expliquer pourquoi il a choisi ce pseudo. Elle commence à prendre goût au jeu de la découverte.
Ce qui est certain pour elle, c’est qu’il n’y a aucun Abal prophète ou autre, répertorié dans sa base de données. Il s’agit donc, comme elle le pense, d’un jeu qui a, soit rapport avec le métier de son correspondant, soit à une fantaisie. Tout au long de sa journée de travail, elle aimerait se brancher sur le site mais, son éthique professionnelle la rattrape et elle n'en fait rien, restant concentrée dans ses bouquins.
Pour la première fois, elle est pressée, en fin de journée, de fermer boutique, selon son expression consacrée, et de rentrer chez elle. D’abord affronter Lucifer, suivre les nouvelles à la télévision, puis, enfin, chatter, comme disent les jeunes. Il faut que je m’adapte à ce nouveau vocabulaire, pense-t-elle, j’ai trop tendance à penser à Lucifer quand je lis le mot « chat ».
Dans son bureau, le prophète a aussi terminé sa journée et s’apprête à rentrer chez lui. Pas d’animaux dans son grand loft de 250 m² en centre ville. La grande terrasse est peuplée par une trentaine de bonsaïs qu’il entretient méthodiquement et avec grand soin. Le loft comprend une mezzanine qui fait office de chambre à coucher et donne sur la terrasse.
Le mobilier reste très zen, design comme on dit maintenant. Les pièces sont presque nues. Sur les grands murs vides, de-ci de-là, un tableau ou une reprographie les égayent de leurs couleurs vives.
Manifestement célibataire depuis un certain temps, le mobilier japonisant est réduit à sa plus simple expression, l’endroit respire la « zen attitude ». Calme, tranquille, du triple vitrage étouffe les sons extérieurs, éclairage halogène partout et fonctions domotiques importantes qui ouvrent ou ferment les volets, les rideaux, tamisent la lumière, allument la chaîne stéréo, la télévision plasma grand écran suspendue autour d’une enceinte de « home cinéma ».
Au milieu de sa cuisine américaine, il se prépare une salade composée, plusieurs laitues différentes, de jeunes pousses, un œuf dur tranché, un filet d’huile d’olive et un jet de citron, quelques toasts, une bière des moines et le voilà prêt à débuter la soirée.
Deux jolis tréteaux en bois fin supportent une planche en hêtre travaillé qui lui sert de bureau d’intérieur. Un fauteuil en tissu noir, accoudoirs et roulettes, d’une grande sobriété fait face à un ordinateur portable dernier cri.
Manifestement un homme de goût qui s’assume pleinement. Il allume le portable, synchronise son PDA et son téléphone, jette un œil sur son agenda, change un rendez-vous, passe quelques coups de fil brefs puis, se connecte sur le site prch.com, vérifie sa boîte à message, vide. Il remarque que Camille est en ligne mais ne bouge pas, le sourire en coin, il va la laisser approcher d'elle-même.
Il ne doit pas attendre longtemps pour entendre le « bip » qui lui signale qu’une personne lui envoie un « pop up ». C’est Aliénor. Il s’assied confortablement à sa table de travail, ajuste le son de la musique d’ambiance, et patiente quelques moments avant de lui répondre.
Quelques minutes après, un second « bip » sonore lui donne raison. Aliénor désire vraiment lui parler. Il lui répond.
– Bonsoir Aliénor, permettez-moi de m’installer, je suis à vous dans quelques instants.
De son côté, Camille s’agite, elle aurait déjà voulu parler avec lui de longues minutes et voilà qu’il la fait encore attendre. Elle voudrait le saupoudrer de questions et, en même temps, ne pas se montrer impatiente. Difficile pour une femme qui découvre ce type de communication et qui s’emballe vite. Camille est sous le charme de cet homme qu'elle ne connaît pas, elle n'est pas habituée à entendre son coeur battre plus rapidement, de sentir son corps en attente. Ses mains tremblent légèrement sur le clavier.
Après quelques minutes, qui lui semblent interminables, le « bip » salvateur résonne dans son haut parleur.
– Bonsoir Abal, pourriez-vous m’expliquer pourquoi vous avez choisi ce pseudo étrange ?
– Je vous l’ai dit, je suis le prophète du regret.
– Je pensais qu’il était en corrélation avec votre travail professionnel ?
– Et vous, écrit rapidement son correspondant, quel est votre prénom ? Enfin, si je puis me permettre ?
– J’habite chez Lucifer, répond Camille.
– ???? Il fait si chaud chez vous ?
– Lucifer, c’est mon tyran de chat, le frère jumeau de celui de Cendrillon.
– Vous me rassurez. Je pensais que vous sortiez de l’enfer.
– La vie est un enfer pour qui ne veut la vivre correctement, ajoute Camille.
– Appréciez-vous votre chat tyran ?
– Certes, oui, écrit Camille. C’est un gros matou dominant. Avez-vous des animaux ?
– Non, je suis assez dominant, pas besoin d’un autre.
– Je m’appelle Camille, écrit-elle en rougissant.
– Geoffroy, enchanté, Camille.
La discussion continue, neutre et froide, faire connaissance par l’intermédiaire d’un écran et d’un clavier n’est pas habituel pour Camille. Ils s’échangent leurs adresses mails pour s’envoyer des photos plus « parlantes » que celles qui sont sur le site.
Geoffroy se rend compte que son gibier s’approche de plus en plus. Il ne veut pas l’effrayer et ne lui envoie que des photos neutres, en costume, en tenue de tennis, de motard. Les photos sont soignées et Camille remarque que certaines ont été retouchées. Elle envoie ses dernières photos de vacances, prises dans le Sud de la France.
Elle s'y trouve pratiquement toujours affublée d'un grand chapeau de paille qui cache ses yeux, une partie de son nez.
– Je n’aime pas me présenter, surtout pour la première fois, sous un mauvais angle, les yeux rougis par un flash inopportun, alors je recadre certaines d’entre elles. Vous me paraissez être une belle femme intelligente, écrit Geoffroy.
– Merci pour votre compliment. Pour moi, seule la beauté intérieure compte, répond Camille pas trop sûre d’elle.
– On ne voit bien qu’avec les yeux du cœur, nous apprend St rattrape, pianote Geoffroy sur son clavier.
Camille agrandit les photos qu’elle reçoit de Geoffroy. Bel homme, style hidalgo au teint mat, cheveux longs et bouclés, de profonds yeux bleus, un regard franc qui pourrait faire peur, de longs doigts terminent des mains fines à l’apparence souple et douce.
De son côté, Geoffroy ne voit pas grand-chose du corps de Camille. Lunettes solaires, paréo prenant le vent et dissimulant ses formes, grand chapeau portant l’ombre sur le visage, pas de quoi s’extasier. Mais il ne dit rien, se contente de les recevoir et de les archiver, il en imprime certaines qu’il place dans une chemise en carton de couleur rouge, intitulée « Aliénor ».
Pendant toute la soirée, il répondra ainsi aux questions de Camille. Lorsque celle-ci lui demande des détails sur sa vie privée, il esquive poliment, préférant rester dans la discrétion pour le moment.
En fin de soirée, il s’excuse mais doit terminer l’échange, le lendemain, il doit être en forme pour une grosse réunion. Avec regret, Camille met fin à leur dialogue, lui demandant de revenir le lendemain soir si possible. La réponse qu’elle reçoit la met mal à l’aise.
– Demain est un autre jour. Transmettez mes amitiés félines à Lucifer. Je vous souhaite une belle nuit dans vos draps en satin.
– Comment savez-vous que j’ai des draps en satin ? s’étonne Camille.
– Parce qu’une femme de votre classe ne peut dormir que dans des draps en satin. Puis, vous venez de me le dire, sans le vouloir.
Camille est à la fois subjuguée et interrogative. Elle ferme la connexion et se dirige vers la cuisine pour vérifier que le matou y trouvera ses aises pour la nuit. Lucifer n’est pas à la cuisine. Il joue avec l’oreiller de sa maîtresse, le faisant virevolter en tous sens. Camille perçoit les griffes de l’animal qui entrent et sortent sans faire trop de dégâts au coussin. Un juron et Lucifer se lève, lentement, avec toute sa prestance comme pour signifier qu’elle est de trop dans la chambre et part vers la cuisine.
Camille s’endort difficilement, le cœur battant la chamade, elle revit dans son cinéma intérieur ces moments importants, pour elle, de ce dialogue presque improvisé sur ce site. Elle ne s'attendait pas à tomber sous le charme d'un inconnu qui lui plaît de plus en plus, même sans le connaître. Cela ne lui ressemble pas mais, elle préfère suivre son coeur plutôt que de se prendre la tête.
Après tout, elle vit seule, n'a de compte à rendre à personne et, une petite folie est toujours la bienvenue dans son austère vie empoussiérée par les livres, les encodages stricts, et Lucifer qui prend toute la place dans son appartement.
Le lendemain matin, elle fait part à Aline de sa dernière conversation avec Geoffroy. Les commentaires d’Aline, vieille routarde de ce type de site, vont bon train. Elle lui explique que la plupart des hommes sont là pour draguer, avoir une pute gratos, faire des infidélités, soigner leur ego, leur orgueil etc. Mais Camille tente de lui montrer le contraire. « Lui », c’est différent, tu verras, c’est un type bien, il est cultivé, me place au milieu de la scène, n’est pas agressif et ne fait aucune allusion à un plan quelconque.
Aline reste sceptique et enjoint Camille à rester prudente malgré tout. C’est vrai qu’il y a des exceptions, mais ils sont tellement rares que tout le monde les connaît.
Le soir venu, Camille ne prend pas le temps de préparer son repas du soir, qu’elle allume l’ordinateur. Sa déception est grande, Geoffroy n’est pas en ligne. Lucifer vient ronronner doucement à ses pieds et se fait mal recevoir. Camille se rend compte qu’elle devient très rapidement accro et passe sa soirée devant l’écran. Elle se sent nulle en attendant que cet homme se connecte et se souvient de ses écrits de la veille : demain est un autre jour.
Le matin, entrant dans son bureau, elle croise le regard souriant d’Aline qui lui demande comment s’est passée la soirée de la veille. Camille la remballe brutalement et change de sujet.
Ce livre est en cours de validation et sera prochainement en vente.
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