Alain Tchungui
Aux premières nouvelles
Romans / Nouvelles
Plaisir
Admirer un coucher de soleil du haut d'une falaise. Observer les différentes phases de la cérémonie, la lenteur de l'approche, l'entrée dans l'eau, précautionneuse comme celle d'un baigneur craintif, puis la résistance, le refus —le regret, peut-être— de se laisser engloutir...
Voici quelques nouvelles qui ont germé à la lisière entre le rêve et la réalité
Extrait
Extrait de : "PENSEZ À …"
Hôpital Saint-Jean, mardi 7 juin, 2 heures du matin
Elle y va de bon coeur, l'infirmière, à me gifler toutes les cinq minutes. S'il n'y avait le lit qui l'oblige à se tenir de côté, elle m'enverrait des allers-retours à me décrocher la mâchoire. Ça doit faire un bien fou d'avoir, de temps en temps, le droit de frapper un malade. Là, elle se soulage d'au moins une année de frustration, de frein rongé. Et c'est sur moi que ça tombe, moi qu'elle ne connaît même pas. Il n'y a pas trois heures que je suis avachi dans ce lit d'hôpital.
Enfin..., elle a ôté sa bague...
- Pensez à votre femme qui va venir vous voir demain.
"Pensez à votre femme..." Bon sang, je me souviens : c'était en... Je ne sais plus. En tout cas, c'était mon dernier combat de boxe. Contre... heu... ah oui, Pozzo, un fausse garde. Il est passé professionnel l'année suivante. Dieu, qu'il frappait, l'animal ! Fort ! Et il touchait souvent. Souvent.
J'avais un oeil poché, une pommette éclatée, l'oreille droite qui saignait. J'étais sonné. Je ne voyais plus rien. Je n'entendais plus rien, sauf la voix de Lucien, mon manager, qui hurlait :
- Pense à ton gamin qui va naître dans trois mois.
"Pense à ton gamin..." Toute la vie, il a fallu que je pense à untel ou unetelle.
- Pense à ta pauvre mère, criait déjà mon institutrice, une vieille bique aux cheveux teints qui se fâchait parce que je n'arrivais pas à lire. Il faut dire qu'à l'école, je n'ai jamais été bien doué. Alors, histoire de m'aider à apprendre, elle m'envoyait deux ou trois mandales.
Les coups, ça vous apprend la vie, paraît-il. Comme l'armée.
- Pensez à la France, nom de Dieu !, il criait, l'adjudant, quand on avait la trouille, en Algérie, chacun planqué derrière son caillou, tandis que les balles des fellaghas sifflaient de tous les côtés. La trouille, oui ! A en avoir la colique. Et la seule chose à laquelle je pensais, moi, c'était à ne pas souiller mon pantalon.
Deux balles. Une dans la hanche, l'autre dans l'épaule. Sur le coup, ça fait chaud, mais après, ça fait mal, bon sang ! Et on a encore plus peur. C'est qu'il n'y a pas de jet de l'éponge dans ce jeu de... Mais, j'ai tenu bon, jusqu'au bout : je n'ai pas fait dans ma culotte. Comme ça, j'ai pu rentrer au pays la tête haute et retourner à l'usine. Là, j'ai pensé à la paie trente ans durant, en serrant les dents pour oublier la chaîne. La revoilà, elle ! Déjà ? Les cinq minutes ne sont pas passées...
La vache, elle frappe. De garder les yeux ouverts, ça ne suffit pas ? Sans doute que non. Si Lucien était là, il lui dirait, lui, que pour réveiller un gars à moitié groggy, il faut lui mordre le lobe des oreilles. Je l'imagine, Lulu, entrer dans la chambre, se pencher vers moi et me mordre les "feuilles de choux". Puis il me passerait la poche de glace sur l'échine. Ça, ça me ferait du bien...
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ISBN : 978-2-35209-010-6
Catégorie : Romans / Nouvelles
104 pages au format 141x226mm (Papier 80g)
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